♥ Lady Susan, The Watsons and Sanditon – Jane Austen

[Chronique de mai 2014]

J’ai commencé à lire Jane Austen au lycée, mais j’ai pris mon temps en découvrant ses textes, histoire de ne pas tout lire d’un coup et de me retrouver avec l’unique possibilité des relectures ! L’avantage est quand même que j’ai lu quasiment tous ses textes en français seulement, je vais donc pouvoir me faire plaisir en les relisant en anglais (ce que j’ai commencé à faire pour Sense and Sensibility grâce à ma correspondance avec Miss Elody !). Il ne me restait plus à découvrir que le roman inachevé The Watsons. C’est fait avec cette très chouette édition Penguin Classics que m’a offerte Dawn lors de notre swap sur Jane Austen et qui comprend Lady Susan, The Watsons et Sanditon.

thewatsonsLady Susan

C’est une relecture qui ne faisait pas de mal, car ma première lecture date du lycée et je n’en gardais que peu de souvenirs, surtout que je n’ai jamais vu d’adaptation de ce court roman épistolaire qui m’aurait permis de garder l’histoire en tête. Lady Susan est constitué d’une quarantaine de lettres et nous permet de suivre les intrigues auxquelles s’adonne la dame du même nom. Veuve depuis quelques mois, elle profite largement de sa liberté retrouvée pour fracasser les cœurs de ces messieurs, au risque d’être connue comme une femme aux mœurs dissolues. Seulement Lady Susan est très maline, et malgré les faits qui l’accablent, elle parvient le plus souvent par une pirouette à se tirer de toutes les situations désagréables qui pourraient lui échoir. Ainsi, lorsque la femme de son amant, Mr Manwaring, découvre que cette soi-disant « amie » qu’elle hébergeait sous son toit à Langford a rendu fou amoureux son époux, Lady Susan met les voiles chez son beau-frère, le temps que la situation se calme un peu, d’autant plus qu’elle a détourné un certain Sir James Martin de la main de Miss Manwaring pour le faire épouser Frederica, sa propre fille, mais le dit sir serait plus enclin à épouser la mère que la fille, laquelle n’est pas motivée pour épouser le promis trouvé par sa mère. C’est dans cette situation que s’ouvre le roman, par la lettre de Lady Susan au frère de son défunt mari, Mr Vernon.

Ça se verra peut-être dans ce (long) résumé, la situation est au départ assez complexe à appréhender. Pas mal de personnages, tous liés plus ou moins étroitement les uns aux autres (par exemple, la « chère amie » de Lady Susan est Mrs Johnson, dont le mari était le tuteur de Mrs Manwaring avant son mariage). L’avantage certain de ce type de narration, c’est la multiplicité des points de vue qui nous permet de voir l’histoire sous différents angles. En plus des lettres qu’échangent Lady Susan et son amie Alicia Johnson, nous avons de nombreuses lettres entre Mrs Vernon (belle-sœur de Lady Susan) et sa mère, Mrs De Courcy. D’autres protagonistes prennent la plume de manière plus anecdotique. Il faut savoir que le genre épistolaire était très en vogue au XVIIIème siècle, lorsque Jane Austen a commencé à écrire. Elle admirait les œuvres de certains auteurs qui étaient spécialisés dans ce type de littérature. Il est donc tout naturel qu’elle se fût essayé à ce style lors de ses débuts. Le personnage de Lady Susan et l’intrigue en général n’est pas sans faire penser au roman français de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses. Il est fort possible qu’elle l’ait lu, car sa cousine Eliza de Feuillides a épousé un petit noble français et a vécu en France, et elle peut tout à fait l’avoir rapporté à sa cousine mordue de lecture. Lady Susan est, tout comme la marquise de Merteuil, à la fois détestable et fascinante, mais d’une façon un peu différente. Si la marquise se plaît à détruire la future vie maritale de Cécile de Volanges en voulant punir un ex-amant, Lady Susan fait carrément ses intrigues sur le dos de sa propre fille, qu’elle veut marier à un fat, idiot et borné. Et ici, Lady Susan est seule aux commandes. Son amie Mrs Johnson n’est qu’un prétexte pour nous faire découvrir ses motifs et fourberies par le biais des lettres qu’elle lui envoie depuis Churchill.

Au final, cette femme est le seul personnage véritablement travaillé de l’histoire. Les autres semblent bien pâles à côté, et il les faut tous ou presque pour faire contrepoids à l’influence de Lady Susan. Je dois avouer que je suis un peu déçue de l’absence d’un « héros austenien ». Reginald De Courcy, le seul qui pourrait à la rigueur prétendre à ce titre, est finalement très fade je trouve, plus encore qu’Edmund Bertram dont je garde le souvenir d’un personnage facilement manipulable et peu intéressant. Il se fait avoir comme un bleu et je ressentirais presque du mépris pour lui… Quant à la demoiselle de cette histoire, on ne sait quasiment rien sur elle, hormis qu’elle est timide de nature et terrifiée par sa mère. Il n’y a qu’une seule lettre de sa main et cela suffit à montrer au lecteur son inexpérience et sa jeunesse. Ce texte fait un peu figure d’entraînement pour Jane Austen je trouve. Elle s’est essayé au style épistolaire, très en vogue en son temps, brossé les portraits de quelques personnages qui peuvent préfigurer de grandes figures de ses romans à venir, mais là où l’on voit vraiment déjà son talent, c’est dans la « conclusion », pleine de verve et d’humour. Son écriture est déjà très maîtrisée et c’était un vrai plaisir à lire.

Some mothers would have insisted on their daughter’s accepting so great an offer on the first overture, but I could not answer it to myself to force Frederica into a marriage from which her heart revolted; and instead of adopting so harsh a measure, merely propose to make it her own choice by rendering her life thoroughly uncomfortable till she does accept him. But enough of this tiresome girl.

The Watsons

C’était le dernier texte littéraire de Jane Austen que je n’avais encore jamais lu. Sans être le meilleur, il aurait sans doute pu devenir un excellent roman, si l’auteure avait voulu le finir, mais elle ne l’a jamais repris après l’avoir mis de côté, pour des raisons incertaines et assez diverses sur lesquelles je ne m’étendrai pas. Ce roman inachevé s’ouvre sur Emma et Elizabeth Watson, en train de discuter tandis que la deuxième conduit la première chez les Edward pour ensuite aller au bal. Emma vient de revenir dans sa famille après avoir été élevée par une tante plus fortunée, qui vient de se remarier et n’a pas pu emmener la jeune fille avec elle. Leur père est malade et la famille Watson vit dans une grande simplicité.

Ce début, qui n’est même pas organisé en chapitres, est assez étonnant. Je l’ai trouvé affreusement triste, car outre la situation financière très précaire de l’héroïne et de sa famille proche, l’ambiance chez les Watson est polluée par des membres insupportables. Margaret, qu’heureusement on n’a le temps de ne voir que très peu, est une vraie langue de vipère et prend plaisir à blesser les autres. Apparemment l’autre sœur, qu’on ne voit pas, est encore pire. Ensuite vient le frère aîné, Robert, qui se permet des remarques très désagréables envers Emma, et son épouse Jane, qui est une véritable connasse. Il n’y a guère que le jeune frère, Samuel, qu’on ne voit pas non plus, qui a l’air d’être gentil, ainsi qu’Elizabeth, qui a le mérite de l’être également même si elle a l’air un peu simple par moments. Le papa également est gentil, mais quand on sait que Jane Austen avait prévu de le faire mourir (alors qu’on a eu le temps de le connaître, pas comme avec Mr Dashwood !), tout de suite ça refroidit.

Dans le même temps, ça peut être très joyeux. Emma a un optimisme et une joie de vivre à toute épreuve et n’hésite pas à se défendre si on l’attaque ou à éviter sciemment les inopportuns. Elle profite à fond des bons moments. Ainsi, elle apprécié énormément le bal, de parler avec la gentille Elizabeth, de veiller sur son père et de discuter avec lui. Elle a très bon cœur et lorsque la jeune et riche Miss Osbourne pose un lapin au jeune Mr Blake (il est le neveu du pasteur de la famille), elle n’hésite pas à se proposer pour être sa cavalière et attire ainsi l’attention favorable de Mrs Blake et de son frère Mr Howard. Elle se retrouve rapidement avec un Lord Osbourne indésirable sur le dos, tout étonné de rencontrer une jeune fille différente des midinettes habituelles auxquelles il ne porte aucune attention.

L’écriture est très dynamique, avec beaucoup de dialogues, et la narration est souvent un peu hachée, ce qui donne du rythme aux paragraphes, mais la forme parvenue jusqu’à nous n’est certainement pas celle que le texte aurait eue terminé et publié.

Il y avait donc un potentiel énorme dans cette histoire, avec un large panel d’émotions qui n’auraient pas manqué de nous faire vibrer. Emma Watson avait l’étoffe d’une héroïne austenienne et il est vraiment dommage que les circonstances aient été telles que Jane Austen n’ait jamais achevé cette histoire, dont elle a tout de même livré la tendance principale à sa sœur et que l’on retrouve dans mon édition, mais je vous laisse la surprise !

Female economy will do a great deal my lord, but it cannot turn a small income into a large one.

Sanditon

J’ai lu récemment cette dernière œuvre dans une version « terminée par une autre dame », c’était donc une relecture à très court terme qui me permettait cette fois de lire le texte dans sa langue originale et avec des notes (Margaret Drabbler me semble faire un très bon travail avec ces notes explicatives sur le vocabulaire ou sur les changements opérés par Jane Austen sur ses manuscrits).

Quelle ouverture, avec cette discussion très vivante entre Mr Heywood et Mr Parker dès le premier chapitre ! Jane Austen commence très fort et donne le ton de suite : essor des stations balnéaires et spéculations sur ces lieux de villégiature, hypocondrie à fond les ballons, opposition de la vie simple des Heywood avec celle bien plus policée des Parker, incompréhension entre ces deux univers, et cet humour ! J’ai bien l’impression que ç’aurait été l’œuvre la plus optimiste de Jane Austen, ce qui est plus qu’admirable puisque l’auteure était alors proche de sa mort et souffrait beaucoup. Comme le dit l’introduction, c’est quand même fort de saisir l’occasion d’être soi-même réellement malade pour se moquer des malades imaginaires !

LogolectureanglaisLa description des caractères des uns et des autres dans les premiers chapitres est également extraordinaire. J’y ai prêté plus d’attention que lors de ma lecture en français et elle a vraiment un talent fou à ce niveau-là. Concernant  Mr et Mrs Parker, elle parvient à se moquer gentiment d’eux tout en leur faisant justice pour leurs réelles qualités, et notamment leur bon cœur. Les Miss Parker et Mr Arthur Parker sont de drôles d’oiseaux, notamment Miss Diana qui a une propension à se mêler de tout, mais ils en sont plus comiques qu’autre chose. Quand elle décrit Lady Denham par la bouche de Mr Parker, tous ses compliments ne suffisent pas à masquer aux lecteurs la véritable nature de cette femme, jalouse de son influence et de son argent, qui en devient méchante et agit bassement. La suite confirme cela, et on ne peut s’empêcher d’être horrifié quand elle s’ouvre à Charlotte et montre l’étendue de son caractère hautain et mauvais. On en viendrait presque à plaindre les Denham, qui ne peuvent compter que sur elle pour récupérer un peu d’argent, sauf qu’ils sont si horribles tous les deux qu’on a plutôt envie de dire que si tous les trois se pourrissaient la vie mutuellement, ce ne serait pas plus mal ! Miss Denham a l’air affreusement aigri et condescendante, quant à Sir Edward il est tellement fat qu’il bat à plates coutures Mr Elton dans Emma. Je pense que c’est l’un des personnages les plus détestables que Jane Austen a créé. On n’a malheureusement pas le temps de creuser Miss Brereton et Miss Lamb, mais je pense que l’auteure avait des projets pour elles deux.

Mon plus grand regret, c’est qu’elle n’ait pas pu aller suffisamment loin pour nous présenter Mr Sidney Parker en personne. La description qui en est faite par son frère est plus qu’alléchante, et j’aurais adoré voir comment Charlotte le perçoit, comment les deux se seraient apprivoisés… L’héroïne est charmante, très agréable, elle n’est pas sotte du tout et n’est pas une très jeune fille, donc elle analyse plutôt bien la situation  et ne s’en laisse pas conter par les Parker qui sont trop aimables avec tout le monde. Comme Lizzie, elle se targue d’être une bonne observatrice, et certainement aurait-elle fait quelques erreurs dont elle aurait appris. Elle me plaît beaucoup. J’aime aussi les indices déjà semés par l’auteure, dont on ne peut pas savoir avec certitude s’ils allaient mener à la confusion de l’héroïne ou la conforter dans certains de ses soupçons. Un peu de chaque j’imagine, mais j’aurais tellement aimé savoir ! Le style est particulièrement délicieux, plus maîtrisé que dans The Watsons mais très vivace et plein de belles tournures. J’adore !

Attention spoil sur Sanditon terminé par une autre dame ! Maintenant que j’ai bien en tête juste ce que Jane Austen a écrit, je comprends mieux certains choix faits par « l’autre dame », mais à mon avis elle a mal interprété certaines phrases. Jane Austen s’est amusée à comparer Sir Edward et le Lovelace de Richardson, mais je pense que jamais elle n’aurait mis en scène un véritable kidnapping ! Elle s’attachait toujours à écrire des histoires réalistes, et ce n’en est pas une. Elle a également complètement zappé le côté mulâtre de Miss Lamb, qui présageait de choses très intéressantes, déjà esquissées par Jane Austen à travers la bouche de l’horrible Lady Denham. C’est dommage, car ajouté à son idée avec Arthur Parker, ç’aurait pu être vraiment bien.

I make no apologies for my heroine’s vanity. If there are young ladies in the world at her time of life more dull of fancy and more careless of pleasing, I know them not and never wish to know them.

Voilà voilà, un long article mais Jane méritait au moins ça ! En tout cas si vous n’avez pas encore lus ces trois œuvres mineures, n’attendez plus, elles valent vraiment la peine !

ChallengeXIXeme2

Challenge Austenien

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