Au Bonheur des Dames – Émile Zola

[Chronique d’août 2014]

Cela faisait des années que je voulais lire Au Bonheur des Dames de Zola. Déjà parce que c’est un sacré classique, l’un des romans les plus connus de cet auteur, l’une des pierres angulaires de sa saga des Rougon-Macquart, mais aussi parce qu’une série s’inspirant de ce roman me faisait de l’œil, The Paradise. Je vais enfin pouvoir la regarder ! Je sais qu’elle n’est pas fidèle, mais je voulais quand même connaître l’histoire de Zola avant.

Denise Baudu arrive à Paris avec ses deux jeunes frères suite à la mort de leur deuxième parent, sans argent en poche. Ils se réfugient d’abord chez leur oncle qui tient un petit commerce de draps et autres tissus, mais juste en face, le Bonheur des Dames fait une rude concurrence à tous les artisans du quartier, en vendant des articles divers à des prix très bas. Aussitôt Denise se sent attirée par ce grand magasin et veut y travailler pour pourvoir aux besoins de sa petite famille.

– Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d’un rire hardi, vous vendrez le monde !

Maintenant, le baron comprenait. Quelques phrases avaient suffi, il devinait le reste, et une exploitation si galante l’échauffait, remuait en lui son passé de viveur. Il clignait les yeux d’un air d’intelligence, il finissait par admirer l’inventeur de cette mécanique à manger les femmes. C’était très fort. Il eut le mot de Bourdoncle, un mot que lui souffla sa vieille expérience.

– Vous savez qu’elles se rattraperont.

Mais Mouret hausse les épaules, dans un mouvement d’écrasant dédain. Toutes lui appartenaient, étaient sa chose, et il n’était à aucune. Quand il aurait tiré d’elles sa fortune et son plaisir, il les jetterait en tas à la borne, pour ceux qui pourraient encore y trouver leur vie. C’était un dédain raisonné de Méridional et de spéculateur.

aubonheurLe « problème » qu’il y a eu avec ce roman, c’est que plusieurs personnes m’avaient dit que j’avais bien choisi, que c’était un Zola « joyeux ». Mouais. Je n’ai rien contre quelques péripéties dramatiques, mais ce livre n’a rien de joyeux, je l’ai trouvé plutôt déprimant tout du long. Même la fin ne relève pas le niveau de gaieté général. En même temps, Zola est fidèle à lui-même, il est naturaliste. Il observe et retranscrit dans ses romans les problèmes de son temps, et il faut dire que le XIXème n’était pas majoritairement heureux. Ne vous y trompez pas, j’apprécie cet auteur, mais il manque un fond de beauté dans ses œuvres, que je trouve chez Hugo en revanche. Au moins, dans ce volume des Rougon-Macquart le principe l’hérédité n’est pas mis en avant. J’en ai horreur ; cela revient à dire que dès notre naissance, notre destin est tracé du fait de nos ancêtres. Si votre mère était folle, vous le serez aussi par exemple. Heureusement que ce n’est pas comme cela, que chaque individu est défini par une multitude de facteurs et a un libre arbitre. Cela dit, j’avais adoré La Bête Humaine, où cette théorie est bien davantage au centre de l’histoire, mais ce roman-là se lit presque comme un thriller, ça ne m’avait pas dérangée. J’étais plus jeune aussi.

Maintenant que j’ai râlé sur la tristesse accablante de ce livre, je peux parler du reste. Ce fut une très bonne lecture. J’ai admiré (comme toujours avec les auteurs de ce siècle) la magnifique maîtrise de l’écriture par Zola, qui vire adroitement d’un dialogue vers une description ou une explication du fonctionnement du grand magasin. S’il est parfois très précis (trop peut-être par moments ?), il n’est jamais ennuyeux. Il est difficile de savoir s’il fait entendre sa voix par la bouche de ses personnages. Je ne connais pas assez bien sa vie pour savoir s’il était plutôt du côté des grandes enseignes ou des petits artisans. J’espère en revanche qu’il n’était pas aussi misogyne que le personnage de Mouret le laisse entendre ! Je ne pense pas, car le personnage principal, celui qu’on ne perd jamais de vue, c’est bien Denise. Au fur et à mesure que le roman avance, tout tourne de plus en plus autour d’elle. Je dois dire que je l’ai trouvée un peu fade. Zola ne fait pas des héroïnes, il fait des portraits, tristes eux aussi. Pendant quasiment les deux premiers tiers, j’avais envie de la prendre par les épaules et de la secouer. Quelle idée de se laisser faire à ce point ! Il y a des limites à la douceur et à l’humilité, mais Denise ne les connaît pas. J’imagine qu’il faut retenir au final que si on reste vertueux et droit, on s’en sortira toujours. Ça m’étonne de Zola justement ! Je me demande s’il n’avait pas envie de la laisser tomber à la fin, mais on a dû lui dire qu’il valait mieux faire une fin à peu près heureuse. Elle est assez incertaine en fait, il pourrait se passer beaucoup de choses après de pas très chouettes… Bref, j’aurais davantage apprécié Denise si elle avait été moins extrême dans sa ligne de conduite. Son ascension sociale a un côté conte de fée assez étonnant, tout en n’étant pas assurée à mon avis, car à monter très vite, on peut aussi descendre ensuite très bas, encore plus bas qu’elle a été dans la première moitié du roman.

Il y a peu de personnages attachants en fin de compte. J’ai bien aimé Pépé, mais on le voit trop peu. Jean m’a mise sur les nerfs, quel gamin irresponsable ! Pauline m’a plu globalement, elle est pragmatique, la tête sur les épaules et gentille avec Denise dès le début, ce qui contraste avec l’attitude de tous les autres envers elle. Mouret est, il faut bien le dire, un gros c*nn*rd. Intelligent, très fin, charismatique, pas méchant bougre au fond, mais si plein de suffisance et de dédain pour les femmes ! J’étais presque peinée de toutes les voir tomber dans ses pièges de vendeur. C’est vrai, beaucoup de femmes sont saisies de temps à autre d’une folie acheteuse. Les hommes ne sont-ils pas enclins aux mêmes folies, mais sous des formes un peu variées ? Je crois que si. Pourtant, seules les femmes en prennent pour leur grade. Cependant, Zola est très fort. Ses descriptions du magasin, de ses expositions spéciales, font vraiment rêver. Je pensais facilement à la démesure des Galeries Lafayette, mais là c’est encore plus énorme. Rien que visiter le bâtiment doit être extraordinaire, pas besoin d’acheter (d’ailleurs quand je visite lesdites Galeries je garde mes sous, vu les prix !). Et puis, le thème du consumérisme n’a pas fini d’être actuel je crois…

Comme vous le voyez, Zola a provoqué en moi des sentiments souvent ambivalents, dus surtout au fait que je ne sais pas ce qu’il souhaitait que son lecteur retire de ce roman. Pour cela il me faudrait mieux connaître l’auteur, malheureusement je n’ai pas le temps de faire des recherches à ce sujet en ce moment.

Au Bonheur des Dames est un roman très précis, considérablement bien écrit, qui donne à réfléchir à la nature de l’homme tout en suivant une histoire entourée de plusieurs petits récits. Les fanfreluches affichées très souvent et le personnage principal n’en feront pas mon roman préféré ni une lecture à refaire d’urgence mais c’est un assurément un beau classique du XIXème, accessible et entraînant.

 

Mais elle souffrait davantage encore des importunités de la rue, de la continuelle obsession des passants. Elle ne pouvait descendre acheter une bougie, sur ces trottoirs boueux où rôdait la débauche des vieux quartiers, sans entendre derrière elle un souffle ardent, des paroles crues de convoitise ; et les hommes la poursuivaient jusqu’au fond de l’allée noire, encouragés par l’aspect sordide de la maison.
ChallengeXIXeme2
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Une réflexion sur “Au Bonheur des Dames – Émile Zola

  1. C’est mon Zola préféré (pour le moment) ! C’est vrai qu’il me faisait aussi penser aux Galeries Lafayette.
    Je n’aimais pas non plus Mouret. L’ascension de Denise est rapide mais cela fait du bien de belles fins aussi, sachant qu’elle a mal commencé dans la vie

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