Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

[Chronique de juin 2014]

Il m’aura fallu plus de six semaines pour venir à bout du beau pavé qu’est Gagner la guerre, roman de Jean-Philippe Jaworski paru pour la première fois en 2009 chez Moutons électriques. Je regrette de ne pas avoir pu y consacrer plus de temps à cause de mon stage, car parfois plusieurs jours passaient sans que je puisse l’ouvrir. Pas une seconde je ne regrette de m’être lancée dans ces presque mille pages.

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Benvenuto Gesufal est au service du Podestat Leonide Ducatore, l’un des hommes les plus puissants de la République, laquelle vient de battre Ressine et le chah Eurymaxas. Seulement, gagner la guerre n’est qu’un début.

La nature particulière de mon boulot m’amenait à tisser beaucoup de contacts, mais peu de liens.

Après Mauvaise Donne, nouvelle de Janua Vera qui mettait en scène la rencontre entre Benvenuto et le Podestat, nous retrouvons ce même Benvenuto quelques années plus tard, toujours à la narration. Je n’avais pas beaucoup apprécié cette nouvelle, car le personnage principal n’est pas des plus sympathiques et l’écriture y était moins accrocheuse pour moi que dans les autres du même recueil. Avec Gagner la guerre, mon avis sur Benvenuto n’a pas changé. Il est absolument imbuvable, très doué pour se défausser de toute culpabilité. Ce parti pris de prendre un anti-héros complet est intéressant, mais il est dommage que rien ne rattrape cet aspect dans le livre. Il n’y a pas un personnage auquel j’ai pu m’attacher. Tous, sans exception, sont des pourris. Ça m’a vraiment manqué. Un peu d’amour, de bonheur, d’espoir quelque part.

Je conservai un silence prudent. J’étais payé pour aplanir les obstacles matériels, pas pour les problèmes moraux.

Une fois cela dit, il ne me reste plus qu’à vous convaincre que ce livre est absolument génial. J’ai d’ailleurs très envie de relire Janua Vera parce que lorsque je l’avais lu je ne l’avais pas apprécié autant que j’aurais pu. À présent que je connais mieux l’univers du Vieux-Royaume, ma relecture sera extrêmement agréable (quand je trouverai le temps de m’y consacrer !). Gagner la guerre, tout en étant très centré sur Ciudalia, ce qui permet d’en apprendre plus sur la République dont elle est la capitale, nous fait mieux découvrir le Vieux-Royaume. Certes, Ciudalia fait penser à Rome. Certes, les Ouromands ont l’air vachement barbare. Quand on mélange tous les éléments empruntés à l’histoire à ceux inventés par l’auteur, on obtient un univers tellement cohérent, tellement fouillé et détaillé, que c’en est bluffant. En imaginaire, il existe apparemment deux façons d’écrire un roman : soit l’auteur a une intrigue en tête et construit son univers autour, soit il élabore un monde convaincant avant de créer son ou ses histoires (les deux méthodes s’entremêlent souvent mais il y en a généralement une qui domine). Jean-Philippe Jaworski appartient davantage à cette deuxième catégorie, comme Tolkien ou G. R. R. Martin. La qualité de son travail ici est à mon avis indéniable. Je retiendrai particulièrement les éléments liés à la magie, qui m’ont vraiment marquée (ah, ces miroirs !).

gagnerEnsuite, il y a l’écriture et les procédés littéraires parfaitement maîtrisés. Le style est un savant mélange de vulgarité et de culture, car Benvenuto n’est pas si ruffian qu’il eut bien le laisser croire. Le vocabulaire est très varié et je suis tombée plus d’une fois sur des mots qui me sont inconnus. Jean-Philippe Jaworski adore les effets d’annonce. Il nous dit que tel plan a foiré par exemple, mais au lieu de gâcher le suspense, cette technique réussit à augmenter l’intérêt du lecteur, parce qu’on veut tout savoir ! On a conscience que l’auteur va nous expliquer, mais en nous faisant patienter de cette manière, il nous fait trépigner. Plusieurs fois, par la voix de Benvenuto, il prend à partie le lecteur, le bouscule un peu, et très rapidement le rend complice des méfaits de son personnage principal. J’avoue avoir parfois mal vécu cette complicité forcée, cette sorte de voyeurisme, tout en étant extrêmement admirative…

Parlons un peu de l’intrigue, du contenu de l’histoire. Le nombre de fils qui la compose donne un livre riche, qui réserve souvent des surprises et nous balade en Ressine, dans la République, la Marche Franche… Là où ça devient encore plus intéressant, c’est que toutes les ficelles mises en place n’ont pas été tirées jusqu’au bout. Qu’en est-il de La Speranza ? De cette rencontre entre Sassanos et d’intrigants inconnus ? Comment va évoluer la République ? Je veux savoir moi ! Les magouilles politiques m’ont également laissée sur les fesses. C’est traité différemment que dans Le Trône de fer, mais c’est aussi impressionnant ! Sur les personnages, Benevenuto a beau être un sacré connard, Leonide Ducatore est un bel enfoiré et Sassanos un putain de salaud ! Et non, notre anti-héros ne détient pas la palme du pire bonhomme. D’autres personnages sans être attachants, sont tout de même plus sympathiques, et pour certains assez fascinants, et j’aimerais en lire plus sur eux. Là je pense surtout à Eirin, Annoeth et Melanchter (tout le passage à Bourg-Preux m’a beaucoup plu de toute façon). Pour ceux qui ont lu Janua Vera, vous recroiserez d’autres personnages en plus de Benvenuto. Vous l’avez compris, je ne suis pas contre d’autres textes mettant en scène le Vieux-Royaume et ses personnages. Ça tombe bien que j’ai plusieurs anthologies avec Jaworski au sommaire !

Pour conclure, si vous aimez les intrigues travaillées, ou les personnages qui sortent de l’ordinaire, ou une écriture ciselée, ou l’excellente fantasy, ou tout ça à la fois, je vous conseille de lire Gagner la guerre, sinon vous pourriez regretter d’être passé à côté. Je ne l’ai pas mis en coup de cœur pour les raisons indiquées au début de la chronique, mais cela n’empêche pas que c’est définitivement l’un des meilleurs romans qu’il m’ait été donné de lire. Maintenant, j’attends de pied ferme la version poche de Même pas mort !

Nous étions si bien rompus à ce jeu de dupes que la sincérité, entre nous, pouvait se passer d’aveux.

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